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Guillaume de Prémare: mariage homme-femme: la question n’est pas celle du bien et du mal, mais du « mieux »…

Lu dans Liberté Politique .com :

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Mariage homme-femme : persévérance !

Dans un billet de blog intitulé « L’apaisement est la meilleure des méthodes« , Koz, soutien fidèle de La Manif pour tous, s’interroge sur l’opportunité d’accepter le mariage de même sexe tout en continuant à refuser l’adoption. Cela reviendrait à renoncer à affirmer que le mariage, comme principe et comme institution, est l’union d’un homme et d’une femme [1]. Koz ne se montre pas, dans cette affaire, favorable par principe au mariage entre personnes de même sexe, mais expose l’idée que nous pourrions l’accepter dans un but d’apaisement. Selon lui, ne rien lâcher sur le mariage conduirait à une forme d’intransigeance qui accentuerait les fractures et blessures de ce pays.

La question posée par Koz offre l’opportunité de réfléchir à la substance de notre engagement contre la loi Taubira et au sens de ce « On ne lâche rien » qui symbolise la ligne politique de La Manif pour tous, maintenue sans changement depuis le vote de la loi. Ce débat remet la question du mariage au centre de notre réflexion, alors même qu’elle avait tendance à disparaître au profit de la question des droits de l’enfant.

Si nous remontons aux origines de La Manif pour tous, celle-ci ne s’est pas levée uniquement pour défendre les droits de l’enfant, mais aussi le mariage civil homme-femme et la famille. Sur le tract d’appel à manifester du 17 novembre 1992, nous pouvions lire : « Pour le mariage civil H/F » (homme/femme) ; « Pour la famille PME » (père-mère-enfant).

 

Une question anthropologique et sociale

Défendre le mariage homme-femme et la famille père-mère-enfant est d’abord une affaire d’anthropologie : l’humanité n’est pas constituée sur la différence hétérosexuels-homosexuels, mais sur la différence homme-femme. C’est le repère anthropologique le plus élémentaire. C’est ensuite une affaire de bien social. L’humanité est un espace de relation et la structure sociale se construit à partir des communautés naturelles, à commencer par la famille. La juste expression du bien commun nécessite une anthropologie juste.

Ici la question n’est pas d’abord celle du bien et du mal, mais du « mieux », précisément en vue du bien commun. Le mariage homme-femme considéré dans toutes ses composantes — notamment union, procréation, filiation, éducation — constitue le « mieux ». C’est le meilleur cadre d’expression de la communauté naturelle qu’est la famille.

L’expérience humaine valide cette donnée : le délitement du mariage entraîne le délitement de la famille. Il est donc juste que la société valorise et favorise le mariage homme-femme dans toutes ses composantes. L’expérience humaine du mariage montre par ailleurs sa valeur au-delà de l’institution comme expression optimale du don : le don est la loi naturelle d’amour et s’épanouit dans l’altérité sexuée. Cette valeur du mariage comme cadre élémentaire du bien commun et comme expression de l’amour humain est fragilisée depuis longtemps, bien avant la loi Taubira. Ajouter à la dissociation du lien entre filiation et mariage (naissances hors mariage) la dissociation du lien entre mariage et filiation [2] (mariage hors naissances) affaiblit encore davantage le mariage — et donc le bien commun — parce qu’elle ampute de l’une de ses propriétés essentielles (une de plus)…

 

Persévérer n’est pas fracturer

Cependant, Koz ne conteste pas fondamentalement ces considérations, mais s’interroge sur l’opportunité politique — sous l’angle de l’apaisement — de persévérer dans la défense du mariage homme-femme. Bien évidemment, la politique est par définition une affaire de transaction : jamais la loi civile ne pourra exprimer la perfection de la loi naturelle ni de la loi morale. La politique n’est pas hors du réel. Prévenir les fractures dans la société constitue en effet un devoir.

Mais de quelle fracture parlons-nous ? La loi Taubira, dans son principe et dans la manière dont elle s’est imposée, constitue une forme de violence symbolique et sociale faite à la société ; l’opposition à la loi Taubira concerne, d’une part un milieu militant, d’autre part un espace de recherche commune de la vérité entre personnes de bonne volonté. Mais le peuple profond ne se déchire pas sur la loi Taubira.

La tension n’est pas au sein du peuple, mais dans l’espace politique et médiatique. La différence est fondamentale : persévérer n’est pas fracturer le pays, mais porter le fer là où il est indispensable de le porter. Notre persévérance n’est pas une intransigeance. Il ne s’agit pas de savoir s’il convient d’être intransigeant par principe (comme si rien ne se négociait dans l’espace politique), mais s’il y a une justification majeure à la transaction. À mon avis, ce n’est pas le cas : les fracturations les plus graves du pays sont extérieures à la loi Taubira, elles sont notamment en germe dans la nouvelle question sociale induite par la révolution de la mondialisation [3].

 

Maintenir la ligne politique originelle

La Manif pour tous a pour vocation de persévérer dans sa ligne politique originelle qui gagne, peu à peu, des positions dans l’espace politique, au cœur de tensions qui manifestent un dur combat. Il faut vivre avec ces tensions que nous n’avons pas choisies. Fondamentalement, la vertu de transparence de La Manif pour tous est une nécessité pour la société elle-même. Persévérer dans la promotion des repères anthropologiques et sociaux est un devoir politique et social.

Notre société en manque de repères attend cela, elle attend d’être éveillée à l’importance des repères essentiels, demande à retrouver la valeur positive de normes structurantes.

Ce besoin de normes structurantes s’exprime très largement dans la sociologie des profondeurs de notre pays. Déstabilisée par la perte des repères élémentaires, notamment familiaux et éducatifs, angoissée par le délitement des institutions traditionnelles, rudoyée par la mondialisation, la France est en quête de sens. Persévérer dans cette offre de sens constitue un service du bien commun.

À cet égard, notre force principale est notre anthropologie, ne l’abandonnons pas en rase campagne.

 

Guillaume de Prémare Tribune publiée sur le site des Cahiers libres.

 

MAJ 20-22 novembre : lire la réaction de Koz, dans la rubrique « Commentaire », ci-dessous, et la réponse de Guillaume de Prémare.

 

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[1] La formule est de Lionel Jospin.

[2] On peut mettre le mot « adoption à la place du mot « filiation », cela revient fondamentalement au même.

[3] Lire Christophe Guilluy, La France périphérique, comment on sacrifie les classes populaires (Flammarion, sept. 2014).

 

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la réponse de KOZ :

Je te remercie, Guillaume, de savoir répondre en évitant les caricatures et les procès d’intention. Tu prends mon billet comme une contribution à la réflexion et c’est bien ainsi qu’il doit l’être, tant il est difficile, si ce n’est impossible, de savoir si l’on a raison ou si l’on se trompe sur l’approche “stratégique” à adopter.
De fait, on aura compris que je ne suis pas spontanément un partisan du mariage entre personnes de même sexe. Cela ne serait pas venu de moi, c’est évident.
Je me permets une relative digression en notant que l’on se trouve aussi, d’une certaine manière, pris dans un engrenage un peu pervers, dont nous faisons partie. Bien sûr, les militants LGBT poussent et pousseront toujours à aller plus loin. Aujourd’hui, alors que l’on pourrait penser que la revendication symbolique du mariage (+ l’adoption) pourrait les satisfaire, il faut encore qu’ils aillent plus loin, pour réclamer la PMA et la GPA. Mais, de notre côté, comment ne pas voir que nous avons, aussi, tout refusé ? J’ai manifesté contre le PACS et l’on peut tout aussi bien soutenir que c’était bien-fondé puisque ce qui était dénoncé à l’époque – un glissement vers le mariage et l’adoption – est advenu. Mais on peut aussi s’interroger sur le fait que notre refus de ce qui nous paraît rétrospectivement bien anodin n’aurait pas contribuer à décrédibiliser nos refus ultérieurs. Est-ce évitable ? N’est-ce pas ainsi que va le monde ? Je ne sais pas… Mais, de fait, les arguments que tu invoques dans ton billet étaient sensiblement les mêmes contre le PACS et contre l’idée d’une union civile. Qui peut me jurer que, dans le fait que Nicolas Sarkozy n’ait pas réalisé l’union civile, il n’y avait pas en bonne partie une volonté de ménager des cathos qui l’auraient refusée aussi (et parce que rien n’est simple, j’ai conscience aussi que l’accepter n’aurait probablement pas épuisé les revendications des groupes LGBT) ?
Bref, le refus de tout arrangement ne nous conduit-il pas justement à la pire solution, dans un raisonnement de type : “de toutes façons, ils n’acceptent rien” ? Accessoirement (mais j’ai peur de perdre du monde en chemin), avons-nous donné les témoignages nécessaires de notre accueil des personnes homosexuelles pour donner le crédit nécessaire à notre position fondamentale de non-rejet des personnes ? Nous ne sommes évidemment pas les seuls responsables mais, comme il est toujours plus facile de nous pencher sur la responsabilité des autres, j’essaie aussi d’explorer la nôtre.
Défendre le “mieux“, je peux le faire par le témoignage de mes convictions chrétiennes et, je l’espère, par celui d’une vie autant en accord que possible avec ces convictions. Je peux le faire par mon mariage, mariage homme-femme, indissoluble e( même intrinsèquement et extrinsèquement indissoluble, si l’on veut raffiner), orienté vers la vie et sa transmission (et, oui, sous le regard de Dieu mais nous dirons que ce témoignage-là vient en sus).
Bref, il ne s’agit pas pour moi de renoncer à faire valoir mes conceptions anthropologiques mais, uniquement, et si je peux m’exprimer ainsi, en m’autorisant une légère pointe de provocation, d’envisager un “accommodement raisonnable” avec la société.
Qu’est-ce qui, politiquement, me conduit à songer à tout cela – en sachant que oui, bien évidemment, je peux faire erreur et qu’il ne faut pas se contenter des cadres de pensée existants ?
(1) Tout d’abord le constat des déchirements suscités. Tu me dis que cela ne concerne pas le peuple profond, et je veux bien accepter avec toi que le milieu politique et médiatique (et médiatique… jusqu’à Twitter) est un filtre déformant. Mais je suis moins certain que cela ne suscite pas de déchirements dans le peuple profond, et parfois des déchirements silencieux;
(2) La perspective d’une éventuelle abrogation en 2017 suivie d’un potentiel rétablissement en 2022 ou en 2027, avant une éventuelle nouvelle abrogation le mandat suivant. Est-ce vivable, et est-ce même acceptable, d’un point de vue chrétien ?
(3) Le sentiment que l’abrogation totale de la loi Taubira n’interviendra pas. A cet égard, qu’est-ce qui tient du fantasme, qu’est-ce qui tient du défaitisme ? Suis-je défaitiste ou réaliste en disant cela ? Et ceux qui disent l’inverse sont-ils prophétiques ou s’entretiennent-ils dans un fantasme, qui n’occupe qu’une infime minorité de Français ? Mon sentiment est que nous n’obtiendrons pas une abrogation totale. La majorité politique pour cela n’existe pas. Bien sûr, on peut m’opposer que je raisonne à situation constante, sans prendre en compte le Grand Soir qui devrait arriver. Admettons.
En outre, je pense aux personnes homosexuelles concernées. Dans le rapport entre vérité et charité, où est-ce que je me situe, en refusant de leur permettre de se marier civilement ? Bien sûr, je l’ai dit au début, cela ne correspond pas à ma conception mais la souffrance que cela peut susciter doit-elle m’être indifférente, en tant que chrétien ? Et que l’on ne me fasse pas le procès de “tout accepter, alors“, c’est souvent une objection qui permet de ne pas regarder la souffrance des autres en face (même à sa juste mesure).
Notre objection au mariage homosexuel est effectivement une objection anthropologique, philosophique. Bien sûr, même si elle concerne le choix de vie de deux personnes adultes, elle n’est pas dépourvue de sens. Mais… elle concerne le choix de vie de deux personnes adultes et, au bout du compte, il y en a plus d’une, même admise par la loi, qui ne me satisfont pas. Que le mariage civil homo soit adopté ne m’empêche pas de continuer à dire que cela n’est pas en accord avec ma conception du mariage authentique.
En ce qui concerne l’adoption, c’est plus fondamental. Il n’y a plus uniquement des adultes faisant un choix de vie, mais des enfants, qui ne choisissent rien. Cela fonde autrement plus notre opposition. Et à cet égard, mais je ne vais pas refaire tout le débat, le “mieux” dont tu parles est particulièrement pertinent, tant les partisans ne cessent de nous dire, en somme que ça n’est “pas pire” que d’être élevé par un homme et une femme qui ne s’aiment pas / qui se battent / qui sont alcooliques / qui… sans envisager que ce que l’on est dans l’obligation de proposer à un enfant susceptible d’être adopté est effectivement “le mieux“, autant qu’il est possible de le prévoir (ce qui reste, tout de même possible) c’est-à-dire un père et une mère qui s’aiment, ne sont pas alcooliques etc.
Je ne voudrais pas qu’en refusant quoi que ce soit sur le mariage, nous nous mettions en position de ne jamais rien obtenir sur l’adoption.
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Bon, ne s’agissant pas d’un billet, je ne vais pas me relire, ni passer le temps que je passerais à le reprendre. Je me permets de suggérer aux lecteurs, avec Benoît XVI, de me faire “le crédit de la bienveillance sans lequel il n’est pas de compréhension possible“, comme tu as bien voulu le faire, Guillaume.

[Commentaire initialement publié sur Cahiers Libres. Je me permets de ne pas en écrire un différent par site]

La réponse de Guillaume de Prémare :

 Cher Erwan,
Merci pour ta réponse. Si je m’en tiens aux questions d’opportunité et de stratégie, je dirais deux choses :
– Tu as souligné, en citant Tabard, que le « tabou de l’irréversibilité » est tombé, même si l’on ne peut croire que mollement – c’est un euphémisme – aux promesses que Sarko a faites, tel un directeur marketing à son segment de marché. Ce n’est pas au moment où une telle chose se produit que LMPT va entrer en  transaction. Au contraire, elle serait plutôt conduite à « pousser l’avantage ».
– Je crois que depuis deux ans, LMPT montré une cohérence stratégique. Cela devrait inciter à un certain niveau de confiance. La valeur d’une stratégie s’éprouve sur la durée.
Cependant, notre échange pousse à réfléchir au-delà de la question d’opportunité. Le mouvement social suscité n’est pas hors du réel, mais bien dedans, comme il l’a montré depuis 2 ans. Quel est le sens de notre mouvement social et sa place dans  ce réel ? Dans quel temps et dans quel espace se situe-t-il ? La chronique ci-dessous – « Métapolitique : le temps ordonne les espaces » – est un prolongement de de la réponse que je t’ai faite, même si je ne m’y réfère pas directement :

http://www.ichtus.fr/metapolitique-le-temps-ordonne-les-espaces-guillaume-de-premare/


Ici est l’essentiel que je veux faire partager aux uns et autres concernant le mouvement social.
Amitiés,
Guillaume

 

2014-11-24